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LA VIE DERRIERE LA VIE

N. Krantz
Achevé le 20.12.2014

A Ilan, Alix, Daphné, Enissa et tous les autres qui suivront...
 
Toutes ces vies : je les ai vécues…
 
C’est durant le mois d’octobre 2013, que je me suis mis à écrire cet ouvrage. Un an après, j’avais accouché de vingt six nouvelles. Elles étaient déjà inscrites dans mon cerveau, depuis longtemps; il ne restait plus qu’à mon imagination, le soin de les mettre en scène.
Une fois ma main libérée, je n’avais plus qu’à la suivre. Je dois dire qu’elle ne m’a jamais trahie, quand il a fallu remonter le fil du temps. Elle ne m’a pas déçue non plus ; elle a retracé comme je le souhaitais, le dédale de mes aventures dans le monde des humains. C’est de l’émotion ressentie à l’occasion d’un certain nombre d’événements, qu’est  née mon envie d’écrire ; il était nécessaire, presque vital, que je tente de vous en distribuer quelques morceaux.
Chaque nouvelle correspond à une thématique qui m’a heurté ; parfois et même souvent, de plein fouet. Certaines d’entre elles ont traversé mon existence, comme un fil conducteur, quand d’autres n’ont constitué qu’un épisode fort de ma vie. Je les ai classées par ordre chronologique d’apparition, depuis mon enfance jusqu’à aujourd’hui.
Je dois dire qu’après avoir écrit ce recueil, je n’étais plus le même. Comme si le fait d’avoir porté sur une feuille quelques mots, m’avait libéré d’un certain nombre de chaînes. Encore une fois, le papier aura été mon meilleur ami ! Je transmets à tous les hommes de la planète ce témoignage, qui n’est que le témoignage d’un simple vivant ; j’aimerais que vous puissiez accepter l’idée, que contrairement aux idées reçues, votre vie a été extraordinaire et qu’elle mérite d’être racontée.
Et peu importe le support, laissez-vous aller à l’ivresse des sentiments qui vous ont habité ! Sans retenue aucune, faites-nous entrer dans le monde de votre sensibilité ! Lorsque vous serez parvenu à exorciser certains passages de votre vie, comme j’ai tenté moi même de le faire, je fais l’hypothèse que vous vous porterez mieux !
 
La vie d’une simple tasse de café

Cauchemar d’enfant


La mémoire du corps

Lettres d’un fils divorcé à son père

Le taille-crayon

Le monde ne tournait plus vraiment rond

Mourir d’aimer

La maison vide

La terre dont on ne revient jamais
Le fruit de mes entrailles

Le cheval blanc que nous avons monté

« Tempus fugit »

La photo jaunie

La flemme de mourir

Jaran et les oliviers

La trahison comme héritage

Le prix d’une autre vie

La femme mûre et le jeune homme
Travail, Temps et Talent sont des dieux

Le payvisagiste

Toi, le frère que je n’ai jamais eu

Quand l’enfant part

En mémoire de Flavie

Le chromosome

Autoportrait

L’appel des touaregs
La vie d’une simple tasse de café

Je suis née, enfin, j’ai été fabriquée en Asie… dans une usine française gérée par des Français, sortie du moule et mise en carton par des Vietnamiennes. De ma mère, je ne sais pas grand-chose ; il ne me reste qu’un regard furtivement lancé, à l’heure de mon passage sur le tapis roulant, puis d’autres yeux et des mains froides, aussi froides que le tapis lui-même. Premier contact physique avec l’humanité ; sans commentaire. Retournée dans tous les sens, puis rangée dans le fond d’un carton ; après le néant d’une naissance, celui d’un empaquetage.

Des yeux bridés, il ne me reste aucune impression… que de l’anonymat ! J’étais un numéro dans une file, ressemblant à une famille composée de milliers de personnes. Devant moi et derrière moi, des sœurs et des frères, toutes et tous identiques ; des clones issus d’un système parental dont je ne connais toujours pas les origines. Par moments, quelques cris ; celui d’un proche que l’on jette aux poubelles, pour un défaut, une anomalie ! Pas le temps de s’émouvoir, d’autres sont appelées à suivre… les affres d’un eugénisme forcé… et l’espérance qu’à peine née, je ne ferais pas partie, un jour ou l’autre, de cette triste charrette.

Ma vie a ainsi débuté, sur l’étable d’un fabriquant de tasses à café… sans que je puisse vous en dire plus ; je n’ai jamais pris connaissance de mon acte de naissance. Plus tard, je saurai que le moule qui avait présidé à ma conception, n’était pas d’essence divine, mais que j’étais bien le fruit d’une conceptualisation humaine, aux formes très industrielles. Plus tard, on m’apprit également, que le moule qui avait présidé à la naissance de mon clan, avait été jeté aux oubliettes… et qu’il avait été écrit sur le dossier: « démodé », avec en bas de page, une année : « 1956 ». Je ne sais pas ce que sont devenus les membres de mon immense famille, mais il ne doit plus rester grand-chose ; une véritable extinction de l’espèce… peut-être suis-je trop pessimiste, car nous avions été reproduits en très grande quantité. Le modèle avait eu, apparemment, beaucoup de succès. Comment je le sais ? En fait je l’avais deviné, car à chaque fois que la vie de l’un d’entre nous se brisait, il était immédiatement remplacé par son équivalent.

http://www.vivantexte.fr/documents/la-vie-d-une-simple-tasse-de-cafe.pdf
 

Cauchemar d’enfant
La scène se déroule dans un avion soviétique : un Ilyushin à hélices. Cette histoire ne pourra pas durer bien longtemps… vous vous en doutez ! Mes souvenirs hésitent encore ; il y a si longtemps ! Un décollage particulièrement abrupt ; une sorte de montée dans le ciel qui surprend par sa verticalité et me colle au dossier… et mes parents qui ne bronchent pas. Comme si rien ne pouvait nous arriver !

Je suis assis, à proximité du couloir, mes bras posés sur les accoudoirs, à la manière du petit garçon bien sage que je suis. J’ai beaucoup de place ; mais j’ai un drôle de pressentiment ! Tout près de moi, ma mère ; elle est du côté hublot… du côté où on peut être aspiré ! Et de l’autre côté… mon père… et son assurance légendaire. Il est impassible ; je regarde son poignet. Comme tous les jours, il arbore sa belle montre en or, celle qui marque le temps.

Le décollage n’en finit plus de durer ; les moteurs vrombissent dans un vacarme assourdissant… presque trop … je ne vois plus les personnes qui nous ont accueillis tout à l’heure ! Elles ont disparu. A tel point, qu’on pourrait imaginer qu’il n’y a plus personne dans cet avion ! Mes parents et moi, le pilote et peut-être, son aide de camp. Comme je n’ai rien de particulier à faire et qu’il faut absolument tuer le temps… calmer cette angoisse qui monte… je demande à mon père l’heure qu’il est. Il me répond : « 22h22 ».

Je suis maintenant en train de m’assoupir ; pour combien de temps, je n’en sais rien ! Jusqu’à cet instant où je me réveille, complètement paniqué : l’avion est en train de sombrer… à pic. Comme un bateau qui s’enfoncerait dans la mer ! J’entends maintenant les turbines râler et s’essouffler ; elles déclinent de puissance. Quelque chose d’anormal est en train de se passer… je n’arrive pas à y croire ! En fait, c’est l’horreur dans l’avion, j’entends des cris terribles… je vois des yeux exorbités… des bouches grandes ouvertes… des langues immenses et de grandes dents bien blanches. Je ne vois même plus mes parents, ils ont disparu ; je suis seul, tout seul dans l’avion. Je veux me redresser, mais c’est impossible… je perds l’équilibre !

http://www.vivantexte.fr/documents/cauchemar-d-enfant.pdf

 
La mémoire du corps

Ils ont toujours vécu en commun et voilà qu’aujourd’hui, ils se chamaillent. Comme un vieux couple qui aurait vécu beaucoup trop de temps ensemble. Pour des peccadilles… peut-être pas ; car l’affaire me semble sérieuse cette fois. L’un d’entre eux aurait trompé l’autre !

Je devais avoir trois ans, guère plus, lorsque je fus touché par un premier accident. Loin de chez moi, dans une ville du Sud-ouest. J’avais hésité en traversant une route… et « pan », une camionnette qui vous percute à cinquante kilomètres heure et vous laisse là, sur le bas-côté, allongé. Choqué mais vivant. Au final, un traumatisme crânien sur la partie arrière gauche du crâne et un bout de langue sectionnée ; bonjour la note !

Ils s’étaient engueulés sur la question de savoir à qui incombait la faute ! L’un reprochait à l’autre de ne jamais être présent. Tandis que l’autre au bout du fil, répétait inlassablement la même  question : qui a laissé l’enfant seul… sans surveillance ? Et les deux moitiés s’étaient séparées, indignées par une telle méprise. Puis elles s’étaient réconciliées… puisqu’il n’y avait pas eu mort d’homme !
 
Je devais avoir cinq ans, guère plus, lorsque je fus touché par un deuxième accident. Avec une mobylette cette fois ; dans une autre ville de province. Encore une histoire d’hésitation : avais-je le temps de traverser ?  Je n’ai pas été percuté de plein fouet, car le conducteur avait eu la bonne idée de modifier sa trajectoire… au dernier moment, à l’instant fatidique! Même pas mal ; je m’étais relevé… légèrement sonné et boitant. Il ne fallait pas inquiéter ma mère...

Ça paraît amusant, mais en fait, c’est pathétique. J’entends les reproches de l’un : ils portent sur le diagnostic qui avait été rendu il y a quand même plus de cinquante ans maintenant ! Quand l’autre était absent ; une fois de plus ! Le petit ne souffrait certes que d’égratignures mais il avait du mal à se tenir droit ; cherchant sans cesse le soutien de sa mère. Peut être une réaction psychosomatique au choc ; mais le corps semblait dire autre chose ! La réalité avait laissé d’autres traces … qui ne seront détectées que plus tard, une histoire de mois durant lesquels l’enfant avait souffert d’un mal invisible !

http://www.vivantexte.fr/documents/la-memoire-du-corps.pdf

 
Lettres d’un fils divorcé à son père

1ère lettre : « Bonjour papa. J’espère que tu vas bien.  Ici il fait froid ; c’est l’hiver. Pour la première fois, je viens de voir la neige tomber. Comment va Ixion, notre chien ? J’espère que tu pourras nous l’amener un jour ; j’ai tellement envie de le revoir et de le caresser.  Je le promènerai  toute la journée, je te le promets. Au revoir mon papa chéri ».

« 6h15 du matin. Mon fils adoré, ta lettre m’a fait grand plaisir. Je pense à toi et à ton frère, tout le temps. Sois patient. Je pense que dans très peu de temps, nous pourrons à nouveau, vivre ensemble. En attendant, fais attention à maman et à ton petit frère. Moi, je m’occupe de Ixion ; il va bien, ne t’inquiètes pas. Je crois que tu lui manques ; il reste couché des heures durant… devant la porte de la maison. Je crois qu’il vous attend. A demain. Je t’aime mon fils ». 
 
2ème lettre : « Papa. Quand est-ce que tu viens ? Ca fait maintenant presque six mois, que nous ne t’avons pas vu. Tu dois avoir beaucoup de travail. Heureusement que tu m’écris tous les jours ; sinon, je pourrais penser que tu nous as abandonnés. Les vacances arrivent bientôt et je vais partir en colonie. J’ai un peu peur, car je ne connais personne ! Est-ce que Mamadou Ndiaye demande de mes nouvelles ? Tu pourrais me faire venir ; ainsi je verrai tous mes copains de l’école. Et puis, j’ai envie de revoir notre maison ; elle me manque. Bises à mon papa adoré ».

« Aujourd’hui dimanche ; il est 6h30 au moment où je t’écris cette lettre. Nous sommes en pleine saison des pluies, et les caniveaux sont pleins d’eau. Ne t’impatiente pas trop mon fils, nous devrions pouvoir passer de bonnes vacances, tous ensemble, d’ici très peu de temps … dès que j’aurais achevé mon mini tour du monde. Nos bagarres me manquent, et j’ai hâte de te montrer qui est le plus fort ! J’ai donné ton adresse à Mamadou ; il va t’écrire. Pensées tendres à mon fils ».

3ème lettre : « Bonjour Papa.  Je viens de changer de collège. Nous habitons maintenant Paris. Maman dort dans le salon et moi je dors avec Rich, dans une chambre. Il va encore falloir que je me fasse de nouveaux amis. Je ne pourrais plus continuer à faire de l’équitation ; il n’y a pas de centre hippique à proximité,  et je crois que nous n’avons plus beaucoup d’argent. Maman a trouvé du travail ; elle part de très bonne heure le matin et on ne la revoit pas de toute la journée ! Je la trouve très courageuse… très malheureuse, mais très courageuse. Est-ce que tu es content de ton travail ? Je pense souvent à Marius, il me manque ; j’aimais bien quand il s’occupait de moi. C’était comme un grand frère. Je t’embrasse très fort mon papa ».

http://www.vivantexte.fr/documents/lettres-d-un-fils-divorce-a-son-pere.pdf
 
Le taille-crayon

Jamy n’arrivait plus à dormir. Surtout la nuit, avant minuit. La position couchée lui était devenue de plus en plus difficile à supporter ; tous ces liquides à qui on commande de devenir flasques ! A chaque fois qu’il tentait de s’allonger, à chaque fois qu’il atteignait l’horizontale, même fatigué, c’était toujours la même chose : une déconnexion s’opérait entre les différentes entités qui le constituaient. Et c’est dans l’attente d’un sommeil improblable, que les choses prenaient à chaque fois, davantage d’importance.

Et il avait beau se placer dans le noir, fermer les yeux, se mettre sur le ventre, rien n’y faisait ; plus il voulait s’évader, plus la réalité s’imposait à lui, inexorable ! Comme une maladie qui ne veut pas lâcher prise, de peur que sa proie lui échappe. Jamy n’arrivait plus à avoir sommeil ; comme il n’arrivait plus à avoir faim… comme il n’arrivait plus à avoir soif… comme il n’arrivait plus à avoir envie… de rien du tout. Il était devenu une sorte de cervelle errante.

Entre son corps las et son esprit, toujours en proie à de nombreux tourments, les choses avaient mal tourné. Ces deux là ne se parlaient plus, depuis que Jamy n’arrivait plus à se reposer ; depuis que les nuits à ne pas dormir s’étaient enchaînées, identiques à elles-mêmes. Depuis que Jamy était entré en tourment, comme on entre en religion ! Jusqu’à penser, que la seule vie qui mérite d’être vécue soit celle d’une conscience éprouvée… à son plus haut niveau de sensibilité. « Dormir, c’est mourir un peu », telle était devenue sa devise, à l’heure où je le rencontrais.

http://www.vivantexte.fr/documents/le-taille-crayon.pdf
 
Le monde ne tournait plus vraiment rond

On ne sait pas très bien ce qu’il s’est passé et quand les choses ont véritablement commencé ! Sans doute les mouvements ont-ils été imperceptibles à leurs débuts, avant qu’ils ne s’amplifient et qu’ils aboutissent à ce fait : plus personne ne pouvait rester immobile, sous peine d’être rattrapé par son passé… et englouti dans les fins fonds de la mémoire humaine. Il n’était plus possible de reculer et il ne fallait pas se retourner, car derrière chacun d’entre-nous, s’échaffaudait un trou béant !

Parmi les diverses interprétations, il y avait celle qui affirmait que la terre n’était plus vraiment ronde, et qu’elle s’était déformée sous le poids des hommes. Les imprécateurs qui étaient les tenants de cette représentation, insistaient sur le fait que les hommes allaient maintenant payer  le fruit de leurs fautes ; qu’il était venu le temps d’expier les injures faites à Dieu… que le sol se dérobait, parce qu’il fallait que les infidèles soient avalés par la terre nourricière qui les avait nourris, comme on nourrit des sales gosses. Ils étaient les vautours annonciateurs d’une apocalypse naissante, et nous allions en être les victimes ! On les voyait circuler, tout de noir vêtus, arborant quelques attributs démoniaques et psalmodiant quelques versets sataniques. Au nom de celui qu’ils adoraient, au point d’en haïr tout le reste de l’humanité ! Plus sérieuses mais tout aussi impuissantes, étaient les études scientifiques… qui à défaut de pouvoir proposer une interprétation, décrivaient avec précision la suite d’événements qui était en train de se dérouler, là, tout près de nous, sous nos pieds. Les quelques tentatives de compréhension avançaient deux hypothèses, plus ou moins sérieuses : la première d’entre-elles suggérait que la terre, trop peuplée d’hommes et surtout peuplée de façon tout à fait inégale, subissait maintenant les affres d’un déséquilibre qui ne pouvait plus être corrigé. Un mouvement s’était opéré de bascule, qui s’amplifiait sans qu’aucune intervention ne puisse en modifier la dynamique. La seconde hypothèse suggérait, que les hommes avaient eux-mêmes, par une marche effrénée des progrès, accéléré un mouvement, qui avait été jusqu’à présent, relativement monotone ! Le temps avait été modifié par l’essor extraordinaire des technologies… et plus rien ne pouvait être ralenti. Tout n’était plus que seconde et mouvement ; l’urgence avait induit un phénomène incroyable : le temps remplaçait petit à petit l’espace. Et plus rien ne se fixait, et plus rien ne se fixerait sans doute jamais plus ! D’autres interprétations avaient cours : Glumat, un physicien réputé, avançait l’idée  que la terre répondait de moins en moins aux lois de la galaxie à laquelle elle appartenait… et qu’elle devenait comme un ballon de baudruche, libre mais ivre ! Comme soumise aux caprices des vents.

http://www.vivantexte.fr/documents/le-monde-ne-tournait-plus-vraiment-rond.pdf
 
Mourir d’aimer

Je me suis rendu ce jour là, à l’endroit où nous avions l’habitude de nous rencontrer ; au pied de l’arbre qui constituait notre point de ralliement. J’étais arrivé à la tombée de la nuit et je m’étais assis, à même le sol, pour goûter avec délectation le moment où je la verrai surgir des fourrés, qui jouxtaient l’endroit de notre cachette. Car il ne fallait pas que l’on nous voie ! A mes pieds s’écoulait une rivière, à peine visible maintenant ; elle alimentait un ensemble de hameaux ; le village de Clothilde en premier, et plus loin, le mien. Comme d’habitude, j’étais arrivé en avance ; mon corps, rompu par une dure journée de labeur, avait exigé de moi que je mettre fin à l’ensemble des corvées qui constituait mon lot quotidien. Car j’étais l’homme à tout faire du village dans lequel je vivais ; une sorte de serf ou de cantonnier, pour reprendre un mot que vous utiliserez quelques siècles plus tard. Clothilde me rejoignait lorsque son travail dans les champs était fini ; elle était la fille d’un vilain qui possédait de nombreuses terres et de nombreux enfants pour l’entretenir. Mon père à moi, avait été le sourcier de la petite région dans laquelle nous nous étions installés. Pendant très longtemps, nous sommes restés des étrangers aux yeux des autochtones, et ce n’était pas mon teint mat qui aurait pu changer les choses ! Un jour de printemps, en explorant un trou béant, mon père avait glissé et nous ne l’avions plus revu ; sans bruit et sans commentaire… quelques toutes petites années finalement, après la disparition de ma mère. Et je m’étais retrouvé orphelin ! Je dois à l’attention bienveillante de l’homme le plus important du village, de ne pas avoir été abandonné dans la nature ; je serais sans doute devenu un brigand. De ma mère, je ne sais rien ou pas grand-chose ;  elle avait disparu un jour d’hiver, alors qu’elle se déplaçait pour aller chercher du bois. Plus aucune trace d’elle ; le néant… elle s’était littéralement volatilisée !
 
Je me suis approché de la seule meurtrière du couvent. Bien qu’extrêmement fine, elle permettait de porter un regard sur l’ensemble de la cour. J’ai collé mon visage dans l’angle du mur… et j’ai scruté patiemment et furtivement, car il ne fallait pas que je sois repéré, la moindre indication qui me permettrait de savoir si elle était dans ces lieux.

http://www.vivantexte.fr/documents/mourir-d-aimer.pdf
La maison vide

J’ai toujours eu besoin de solitude, besoin de laisser mon cerveau… vaquer librement à ce qui le préoccupe. Pas une fuite, bien au contraire… une avancée, une découverte de ce que l’on est en train de devenir, dans ce monde, touche après touche… parfois contre soi même ! Une fois par semaine minimum, tout au long de ma vie, j’ai fui mon environnement ; baisser le rythme des pulsations, pour reprendre le contrôle de sa propre existence. Errer comme bon me semble, dans un labyrinthe de pensées dont on ne perçoit pas toujours l’issue. Ne plus courir, ne plus me précipiter… me regarder marchant… laisser le hasard me nourrir, choisir pour moi… si je dois être libéré ou occupé par quelques nouvelles idées ou réflexions qui émergeraient, de je ne sais où et pour je ne sais quelle raison !

Il faisait trop beau, ce jour-là, pour que je renonce malgré l’heure avancée de la matinée, à cette balade. Comme d’habitude, je ne savais pas ce qui occuperait mon esprit, et j’en acceptais totalement le principe ! Comme d’habitude, je laisserai mon pas se faire, décider de notre sort ; jusqu’à ce que la fatigue me gagnant, je décide légèrement harassé, de rejoindre mes pénates. J’ai pris ma canne, elle m’attendait … sage et impatiente ; et j’ai franchi le perron de la porte. Puis j’ai rejoint la place centrale du village ; beaucoup de choix s’offraient à moi. Je dois au hasard d’avoir pris celui-ci… il m’appelait ; et je me suis éloigné à petits pas, de la collectivité humaine qui était la mienne… habité par le pressentiment amère-doux, que quelque chose de particulier m’attendait, là, quelque part, dans cette nature sauvage.

Je marchais depuis une trentaine de minutes lorsque je fus confronté à l’histoire d’un embranchement ; car là, sur la droite, naissait un chemin que je n’avais jamais exploré. Un chemin à peine visible, que les herbes s’évertuaient à camoufler ; une destination qui avait toujours aiguisé ma curiosité. Je me suis engagé dans la voie à peine tracée, à peine visible ; rien ne se percevait de loin, tout se découvrait de près… comme si j’étais un aventurier, arpentant pour la première fois une voie que le temps avait pris soin de dissimuler. Je devais avoir parcouru un petit kilomètre, lorsque je vis au loin, les traces d’une ancienne habitation. Quelques pierres ancrées et empilées dans le sol, comme les vestiges d’une ancienne entrée, semblaient attester qu’il y avait eu, ici, de la vie… il y a bien longtemps ! Il fallait que je m’arrête ; le temps d’allumer une pipe et d’admirer la nature. On ne voyait plus derrière moi le village qui était le mien… je l’avais quitté depuis longtemps… je m’étais bien isolé ; mais là-bas, un peu plus haut, de l’autre côté du val, surmontant l’ensemble du monde, trônait la noble demeure de ceux qui avaient été les maîtres de la vallée ! 

http://www.vivantexte.fr/documents/la-maison-vide.pdf
 
 
 



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